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  • Bien que tous les objets qui sont dans la nature

    dépendent de ces lois, la façon en diffère

    selon qu’ils sont plus loin ou plus près de leur source.

    Ils naviguent ainsi vers des ports différents

    sur l’océan de l’être, et chacun d’eux possède

    un instinct qui le guide et dont on lui fit don.

    C’est lui qui fait monter le feu jusqu’à la lune ;

    c’est lui, du cœur mortel le premier des moteurs;

    c’est lui qui tient ensemble et compose la terre;

    c’est lui qui, comme un arc, lance dans l’existence

    avec tous les objets privés d’intelligence

    tous les êtres doués d’intellect et d’amour.

    La Providence donc, qui gouverne le monde,

    porte par son éclat le repos éternel

    aux cieux au sein desquels roule le plus rapide;

    et c’est là maintenant, comme à l’endroit prévu,

    que nous sommes lancés par la force de l’arc

    qui tire droit au but les flèches qu’il décoche.

    Il est vrai cependant que, comme bien souvent

    la forme reste sourde aux propos de l’artiste,

    qui ne peut pas plier la matière à ses fins,

    de même l’être peut s’écarter quelquefois

    du cours ainsi tracé, puisqu’il a le pouvoir,

    tout en étant guidé, de s’incliner ailleurs

    (comme au lieu de monter, le feu tombe des nues),

    si l’on vient dévier l’impulsion première

    par quelque faux plaisir qui pousse vers le sol .

    Si tu comprends cela, le fait qu’ainsi tu montes

    n’est pas plus étonnant que le cours d’un ruisseau

    qui descend des sommets au creux d’une vallée.

    Le surprenant serait que, libre des entraves,

    tu puisses demeurer prisonnier de la terre,

    ou que l’on puisse voir une flamme immobile.»

    Ensuite elle tourna son regard vers les sphères.

    CHANT II

    Ô vous, qui naviguez dans vos petites barques,

    désireux de m’entendre, et suivez à la trace

    la route de ma nef qui s’avance en chantant,

    retournez maintenant auprès de vos rivages;

    ne vous hasardez pas au large, car peut-être,

    resterez-vous perdus, si vous vous écartez!

    Personne n’a suivi la route que je prends;

    Minerve tend ma voile et Apollon me guide,

    et ce sont les neuf sœurs qui me montrent les Ourses.

    Et vous, le petit chœur de ceux qui de bonne heure

    avez tendu le cou vers le pain angélique

    dont on vit ici-bas sans se rassasier [15],

    envoyez hardiment vos nefs en haute mer,

    mais en prenant bien soin de suivre mon sillage,

    tant que sur l’eau mouvante il n’est pas effacé.

    Les héros qui jadis abordaient en Colchide

    furent moins étonnés que vous ne le serez,

    lorsqu’ils virent Jason devenu laboureur [16].

    La soif perpétuelle, innée au cœur de l’homme,

    du royaume construit selon Dieu, nous portait

    aussi rapidement que le cours des étoiles.

    Béatrice fixait le ciel, moi Béatrice;

    et le temps plus ou moins que mettrait un carreau

    à quitter l’arbalète et à frapper le but,

    je parvins en un point dont l’éclat merveilleux

    me donnait dans les yeux; à l’instant cette dame,

    qui connaissait toujours le fond de ma pensée,

    se retourna vers moi, belle autant que joyeuse:

    «Élève ton esprit et rends grâces à Dieu,

    qui nous fait arriver à la première étoile [17]

    Un nuage parut nous revêtir alors,

    épais et rutilant, éblouissant et dru,

    pareil au diamant où le soleil se baigne.

    Cet éternel joyau nous reçut dans son sein,

    comme l’onde reçoit un rayon de lumière

    restant en même temps parfaitement unie.

    Si j’étais corps (sur terre on ne saurait comprendre

    qu’un espace tolère un autre espace en soi,

    ce qui doit advenir, si deux corps se pénètrent),

    il devait s’enflammer d’un plus ardent désir

    de contempler l’essence en laquelle l’on voit

    comment notre nature est confondue en Dieu;

    et nous verrons là-haut ce qu’ici nous croyons

    sans qu’on l’ait démontré, mais qui s’offre à l’esprit,

    de même que l’on croit aux principes premiers .

    Je répondis: «Ma dame, aussi dévotement

    qu’il est en mon pouvoir, je rends grâce à Celui

    qui me sépare ainsi du monde des mortels.

    Dites-moi cependant, que sont ces taches sombres [19]

    que l’on voit sur ce corps et qui là-bas, sur terre,

    ont fait croire à la fable où l’on nomme Caïn?»

    Elle sourit un peu, puis dit: «Si des mortels

    le raisonnement court vers l’erreur, chaque fois

    qu’il ne peut se servir de la clef des cinq sens,

    par contre, désormais la pointe des surprises

    doit s’émousser pour toi: tu vois que la raison

    que desservent les sens a les ailes trop courtes.

    Mais fais-moi voir d’abord comment tu te l’expliques!»

    «Les aspects différents que l’on y trouve, dis-je,

    sont l’effet, à mon sens, des corps plus ou moins denses [20]

    Elle dit: «Tu verras que ton opinion

    a sombré dans l’erreur, si tu suis avec soin

    mon exposition des arguments contraires.

    Dans la huitième sphère on observe un grand nombre

    d’astres, dont on voit bien que, pour la qualité

    comme pour la grandeur, l’aspect est différent.

    Si le rare ou le dense en étaient seuls la cause,

    on trouverait en tous une seule vertu,

    plus dans l’un, moins dans l’autre, ou bien pareillement.

    Mais nécessairement des vertus différentes

    de principes formels différents font la preuve;

    dans ton raisonnement il n’en subsiste qu’un [21].

    Or, si la densité fut la cause des taches

    que tu veux t’expliquer, il s’ensuit que cet astre

    serait de part en part privé de sa matière;

    ou bien, comme ces corps où l’on trouve à la fois

    le gras avec le maigre, ce serait un volume

    formé, selon l’endroit, de plus ou moins de feuilles [22].

    Si le premier était, il serait manifeste

    dans les éclipses: lors, les rayons du soleil

    traverseraient l’espace ainsi raréfié.