— Tu te débrouilles comment ?

— Pas mal, je pense.

Il la regardait à nouveau. Ses traits l’intriguaient depuis leur rencontre. Il avait l’impression de la connaître, au même titre que tout ce qu’enseignaient les bandes. Elle semblait elle aussi se souvenir de lui, à en juger par la façon dont elle l’étudiait. Cela ne le surprenait pas vraiment, il était accoutumé aux effets des bandes. Et si elle avait figuré dans ces dernières, il ne pouvait s’agir d’une erreur : on voulait qu’elle eût beaucoup d’importance à ses yeux. Il n’avait jamais imaginé que quelqu’un pourrait compter pour lui avant qu’il ne fût lié par contrat à un CIT.

Mais Catlin était une azie. Comme lui.

Et elle paraissait tout savoir sur cette affectation, alors qu’il était inexpérimenté et hésitant.

— J’ai l’impression que nous nous sommes déjà vus, avoua-t-il.

— Moi aussi.

Nul ne lui avait prêté attention à ce point, pas même Andy. Il en était ému.

— Pourquoi nous ont-ils réunis ?

— Je l’ignore. Mais je sais que tes connaissances en électronique nous seront utiles. Tu as traversé des Pièces d’un genre différent. Dis-moi tout ce que tu sais sur elles.

Il s’accorda un temps de réflexion afin d’ordonner ses idées et de ne rien oublier, comme en présence d’un super.

— On y entre et il y a une autre porte, et des pièges de toutes sortes. S’il y en a un qui se déclenche, on a perdu. On entend des bruits, ou la lumière s’éteint. Quand quelqu’un nous suit, il faut installer quelque chose à son intention. Il peut encore y avoir un verrou AI. Il faut faire bien attention avec les câblages électriques, quand il y a de l’eau. Mais c’est bidon, on ne risque pas d’être électrocuté.

— Se faire Avoir, c’est se faire Avoir. La mort est la mort. Ici, l’Ennemi peut piéger les portes et te tirer dessus, et si tu ne l’As pas le premier c’est toi qui y passes. On trouve les trucs dont tu parles, mais aussi des gaz, des embuscades. Parfois, on est à l’extérieur, d’autres fois dans un immeuble. Il arrive qu’il y ait des vrais morts. J’en ai vu un. Il s’était brisé le cou.

Il en fut bouleversé, avant de penser qu’il serait peut-être le suivant. Et ce fut en songeant aux portes piégées qu’il se munit d’une batterie, d’une bobine de fil électrique et d’une petite lampe-torche. Catlin lui tendit une écharpe noirec pour dissimuler son visage, précisa-t-elle. Elle prit encore une boîte de maquillage sombre et des objets qui devaient être des armes mais que Florian voyait pour la première fois.

— Lorsqu’ils mettent des masques à gaz dans le relais, il faut toujours en prendre, expliqua-t-elle. Comme je n’en vois pas, ils ne devraient pas utiliser de gaz, mais on se sait jamais. Ils trichent souvent.

Une sonnerie le fit sursauter.

Le temps qui leur était imparti venait de s’écouler.

— Suis-moi, dit-elle.

Et la porte s’ouvrit pour les laisser sortir avec leur matériel.

Ils empruntèrent un couloir, gravirent des marches et se retrouvèrent dans un long corridor aux murs de béton.

Percés d’innombrables portes.

— Nous sommes au 22, dit Catlin.

Deux numéros plus loin. Elle le précéda dans une petite pièce d’aspect austère avec des lits superposés.

— En haut ou en bas ? demanda-t-elle.

— Comme tu voudras.

Il n’avait jamais pensé avoir droit à une chambre individuelle, pas même à sa moitié. Il y répertoria encore une table et deux chaises, ainsi qu’une autre porte.

— Elle mène où ?

— La salle d’eau. Nous la partageons avec ceux du 20. On frappe avant d’entrer. C’est leur Règle, et comme ils sont plus grands on doit la respecter.

— Je me sens un peu perdu.

— C’est naturel, affirma-t-elle avant de vider le contenu de ses poches sur la table. Je suis ici depuis cinq jours et j’ai eu le temps d’apprendre comment ça marche, ici. Les grands sont assez patients. Ils prennent la peine de nous expliquer ce qu’ils veulent. Mais ensuite il faut s’en souvenir, sinon ils vont le dire à l’instructeur et on a des ennuis.

— Je n’oublierai pas.

Florian la regarda faire. Il avait déjà rangé son matériel là où il pourrait le trouver lorsqu’il en aurait besoin.

— Est-ce qu’on change de tenue, pour aller dans la Pièce ?

— Tous les matins.

Il l’imita et laissa chaque chose rangée par catégories, ce qui parut intéresser Catlin.

— C’est bien. Comme ça, tu n’as pas à chercher.

Il leva les yeux sur elle. Il l’avait soupçonnée de vouloir se moquer de lui, mais ce n’était pas le cas.

— C’est préférable.

— Tu sembles efficace.

— Toi aussi.

— Il est rare que je me fasse Avoir, confirma-t-elle.

Elle recula une chaise pour s’y asseoir et laissa ses avant-bras reposer sur la table.

— Et toi ?

— La même chose.

Avec sa réserve coutumière, elle paraissait satisfaite. Elle prit son arme, releva la plaque de la crosse, la rabattit.

— C’est un vrai pistolet, précisa-t-elle. Les cartouches sont à blanc, mais il faut toujours vérifier. Il se produit parfois des erreurs. C’est arrivé. Nous devons contrôler. L’Ennemi pourrait lui aussi avoir de vraies munitions et te réduire en morceaux. Celles qu’on utilise pour s’entraîner ont une large bande noire sur la douille. Pas les autres. Mais même celles-ci peuvent être mortelles, si on tire à bout portant. Il faut être très prudent, quand on est deux. La plupart des accidents sont dus à des cartouches à blanc.

Catlin savait de nombreuses histoires de novices qui s’étaient fait tuer. Florian en eut des nausées.

Elle voulut ensuite l’entendre parler des pièges, de tout ce qu’il savait. Elle avait d’innombrables questions à lui poser et lorsqu’il y répondait il découvrait dans ses yeux étranges la concentration propre à ceux qui veulent enregistrer tout ce qu’ils entendent. Il l’interrogea à son tour sur les embuscades, et elle lui raconta ce qu’il lui avait été donné de voir.

Il la trouvait très intelligente. À l’entendre, elle semblait capable de mettre ce qu’elle disait en pratique. Il n’avait pas désiré appartenir à la sécurité. Il n’avait pas souhaité faire équipe avec une fille ; surtout pas avec une fille comme Catlin dont la bouche s’incurvait à peine lorsqu’elle souriait. Mais il était si gêné en sa présence que ces esquisses de sourires le rendaient plus heureux que les rires des autres personnes. La dérider était difficile, et l’impressionner encore plus. Et lorsqu’il suscitait cette réaction il éprouvait le besoin de recommencer, parce que entre-temps elle semblait être ailleurs.

Ils allèrent au mess. C’était le nom qu’ils donnaient au réfectoire. Ils durent rester debout, puis on les autorisa à s’installer à une table. Il y avait bien plus de garçons que de filles, ici, et tous étaient bien plus âgés qu’eux : dix ans minimum, et très disciplinés. Florian eût été très mal à l’aise si Catlin n’avait pas été là pour le tirer par la manche pour lui indiquer quand il fallait rester debout ou s’asseoir. Mais la nourriture était bonne et copieuse. Et les grands qui s’adressaient à eux étaient polis et ne paraissaient pas irrités par leur présence.

— Comment s’appelle ton équipier ? demanda l’un d’eux à Catlin.

Et elle répondit :

— Florian AF, ser.

Comme si elle parlait à un super.

— Sois le bienvenu parmi nous, dit le garçon à Florian.

Et ils lui demandèrent de se lever afin que tous pussent le voir. Il obéit, avec nervosité, mais son interlocuteur se leva en même temps que lui pour le présenter en tant que Florian AF, équipier de Catlin, un tech. S’il doutait en être un, ses activités étaient proches des leurs. Tous le dévisagèrent puis lui souhaitèrent à leur tour la bienvenue et lui permirent de se rasseoir. Ce n’était guère différent de ce qu’il connaissait, hormis qu’on ne lui avait jamais demandé de se lever de table étant donné que les occupants de nombreux dorts se retrouvaient dans le même réfectoire. Les Baraquements verts avaient leurs propres cuisines, et ils pouvaient se resservir autant de fois qu’ils le voulaient sans qu’il fût pour cela nécessaire de fournir une attestation de med.