Faute d’avoir été contacté par Kruger il n’avait pu assimiler les propos de Jordan. Zéro.

Peut-être était-il trop tôt. Pour des raisons qu’ils ignoraient, les Kruger avaient pu garder Grant chez eux sans contacter Merild. Par peur de Reseune. Ou de la police.

L’azi était-il arrivé jusqu’à la mine ?

Justin était resté sous le coup du choc pendant que son père s’asseyait sur le bras du fauteuil et le prenait par l’épaule, pour lui dire de ne pas renoncer à l’espoir. Mais ils ne pouvaient rien tenter. Ni eux, ni aucune de leurs connaissances. Fournir des détails par téléphone et demander d’effectuer des recherches eût compromis Merild. Jordan avait appelé les Kruger et demandé s’ils venaient de recevoir un certain colis, pour s’entendre répondre que le paquet en question avait été réexpédié dans les délais prévus. Quelqu’un mentait.

— Je pense pouvoir faire confiance à Merild, avait déclaré Justin.

» J’ignore ce qui se passe. Je ne voudrais pas t’inquiéter, mais tu dois savoir qu’Ari n’hésitera pas à utiliser contre toi tout ce qu’elle pourra apprendre.

Il avait conservé son calmec le temps de se lever, de déclarer qu’il devait retourner à son bureau. Mais lorsque Jordan l’avait étreint il n’avait pu se dominer plus longtemps : on venait de lui annoncer que son frère avait peut-être perdu la vie.

Ou qu’il était le prisonnier d’Ari.

Il avait séché ses larmes puis franchi le poste de contrôle pour regagner sa section en passant devant les membres de l’équipe de Jane Strassen qui cherchaient à présent un moyen d’expédier quelque chose à bord d’un avion qui irait chercher du ravitaillement, parce que cette femme était si pingre qu’elle refusait de faire décoller un appareil s’il n’était pas chargé à bloc.

Il demeurait assis et étudiait le programme, rongé par la colère que lui inspirait Ari. Il haïssaitcette femme, plus qu’il n’aurait jamais pu imaginer haïr quelqu’un, tout en ignorant où était Grant et s’il ne l’avait pas envoyé vers la mort en le forçant à partir à bord de ce bateau.

Et il ne pouvait tout révéler à Jordan. Agir ainsi équivaudrait à déclencher tous les pièges installés à son intention.

Il arrêta à nouveau l’appareil, sortit et suivit le couloir en direction du bureau d’Ari, sans faire cas du remue-ménage. Il entra et sedirigea vers Florian qui assumait les fonctions de secrétaire.

— Je dois lui parler. Immédiatement.

L’azi haussa un sourcil, parut avoir des doutes, puis utilisa l’interphone.

— Comment vas-tu ? lui demanda-t-elle.

Il vint se tenir devant Ari, pour lui demander d’une voix chevrotante :

— Où est Grant ?

Elle cilla. Une réaction trop rapide pour être contrefaite.

— Où est Grant ?c Assieds-toi, mon garçon. Il serait préférable de prendre les choses dans l’ordre.

Il s’installa dans le fauteuil de cuir placé dans l’angle de la pièce et croisa les bras.

— Il a disparu. Où est-il ?

Ari prit une inspiration lente et profonde. Soit elle avait préparé ce qu’elle ferait s’il venait la voir, soit elle ne jouait pas la comédie.

— Il est allé chez Kruger, où un avion a atterri ce matin. Il a pu repartir à son bord. Deux péniches ont quitté la station. Peut-être en a-t-il pris une ?

—  Où est-il, bon sang ? Où l’avez-vous enfermé ?

— Je comprends que tu sois bouleversé, mon garçon, mais tu dois te reprendre. Ce n’est pas en hurlant que tu obtiendras quelque chose, et je doute que cette crise d’hystérie soit feinte. Nous allons étudier la situation, d’accord ?

—  S’il vous plaît ?

— Oh ! Cette attitude est stupide. Tu sais que je ne suis pas ton alliée.

— Où est-il ?

— Calme-toi. Je ne l’ai pas repris, même si je l’ai fait suivre. Où devrait-ilêtre, d’après toi ?

Il ne dit rien. Il resta assis en tentant de se calmer.

— Comment veux-tu que je t’aide, si tu refuses de me fournir des renseignements sur la situation ?

— Vous le pourriez, si vous le désiriez. Vous savez où il est !

— Tu peux aller au diable. Ou encore répondre à mes questions, auquel cas je te promets de faire tout mon possible pour le soustraire aux ennuis qu’il a pu s’attirer. Je ne ferai pas arrêter les Kruger, ni votre ami de Novgorod. Je présume qu’il existe un rapport entre le coup de téléphone que Jordan lui a passé il y a quelques instants et ta venue dans mon bureau. Rien ne semble vous réussir, cette semaine.

Il la fixa, un très long moment.

— Que voulez-vous savoir ?

— La vérité. Je vais te dire ce que je pense, et tu n’auras qu’à le confirmer. Un hochement de tête suffira. D’ici chez les Kruger. De là chez un certain Merild, un ami de Corain.

Il serra les poings sur les bras du fauteuil et hocha la tête.

— Bien. Il peut être à bord d’une des péniches, mais il était censé repartir par la voie des airs, n’est-ce pas ?

— Je l’ignore.

— Vraiment ?

— Vraiment.

— Il est encore possible qu’il soit toujours là-bas. Mais j’avoue ne pas aimer le reste de cette histoire. Corain n’est pas le seul politicien que connaissent les Kruger. Le nom de DeForte te dit-il quelque chose ?

Il secoua la tête, sans comprendre.

— Rocher ?

— Les abolitionnistes ?

Son cœur venait de rater un battement et d’emmêler espoir et angoisse. Ce Rocher était un dément.

— Je constate que tu as fini par comprendre, mon chéri. Cet avion s’est posé à Grand Bleu, un car a pris ses passagers avant de partir sur la route de Bertille-Sanguey. J’ai mis des hommes sur cette affaire, mais il est nécessaire de s’entourer de précautions avant d’envoyer un commando là-bas. Si l’on veut que Grant puisse être récupéré sain et sauf, cela va de soi. Or, les abolitionnistes n’hésiteront pas à lui trancher la gorge, mon garçon. Ils ne sont pas tous motivés par l’altruisme et s’ils n’ont pas hésité à compromettre Kruger il y a gros à parier que ce n’est pas pour le bien d’un azi. Tu m’écoutes ?

Il écoutait. Et il pensait comprendre. Mais il n’avait jusqu’alors cessé de commettre des erreurs – Ari venait de le lui dire – et il voulait obtenir la confirmation de ses craintes.

— Que cherchent-ils, selon vous ?

— À nuire à ton père. Et au Conseiller Corain. Grant est un azi de Reseune, et des Warrick. C’est une proie presque aussi intéressante que Paul, et DeForte veut la tête de Corain parce que ce conseiller s’est laissé acheter par moi. Il a accepté un marché pour les projets Lointaine et Espoir, ton père se trouve au centre de cette tractation, et voilà que tu jettes Grant dans les bras des Kruger.

— Vous voulez le ramener ici ?

— Oui, je veux le récupérer. Je veux le tirer des griffes de Rocher,pauvre imbécile. Et si tu désires que nous le récupérions vivant, tu aurais intérêt à me dire tout ce que tu sais. Tu n’étais pasau courant, pour Rocher et tu ignorais tout des rapports entre Kruger et les extrémistesc

— Je ne savais pas. Je ne sais rien. Jec

— Je vais te dire ce qu’ils veulent faire à Grant. Ils l’ont emmené quelque part pour le bourrer de drogues et l’interroger. Peut-être utiliseront-ils des bandes, pendant qu’ils y sont. Ils essayeront d’apprendre tout ce qu’il sait sur les projets Rubin et Espoir, et le reste. Ils tenterontde le détruire. Mais ce n’est pas nécessairement leur but. Voilà ce qui a dû se passer. Je pense que ces gens ont infiltré l’organisation de Kruger et qu’en apprenant qui était Grant leur agent a fait en sorte que Merild ne soit pas informé de son arrivée. C’est Rocher qui l’a su, et qui l’a récupéré. Ton azi est bourré de sédatifs, à l’heure qu’il est. Mais que croira-t-il lorsqu’il reprendra connaissance ? Que ce sont vos amis ? Que c’est toi qui as voulu ce qui lui arrive ?

— Pour l’amour de Dieuc

— C’est ce qu’il va s’imaginer, et tu le sais. Calme-toi et réfléchis à la situation. Nous ne pouvons pas lancer un assaut et provoquer un massacre sans avoir l’absolue certitude que Grant est bien retenu prisonnier. Nous utilisons un localisateur. Nous avons raté une occasion à l’aéroport de Bertille et nous ne sommes pas certains d’obtenir un relevé de position précis à Grand Bleu, mais nous allons malgré tout essayer. Par ailleurs, rien ne prouve que Grant soit parti de chez les Kruger. Je parie qu’un grand nombre des contrats azis qu’ils détiennent sont plus que douteux, et je pourrais demander une enquête. Giraud ira voir Corain à Gagaringrad, pour lui parler. Et toi,tu vas expliquer tout cela à ton père et préciser que je veux qu’il nous donne un coup de main et charge Merild de s’occuper de l’affaire Kruger.