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Mais quand chacun d'eux fut arrivé au point qu'il s'était intérieurement marqué pour sa course, il se retourna et revint en droite ligne sur l'autre, et en si droite ligne que, n'eût été le ruisseau, Rubicon nouveau qu'il fallait franchir, ils se fussent heurtés nez à nez tant la précision de la ligne droite avait été scrupuleusement respectée.

Le plumet blanc frisa sa petite moustache avec un mouvement d'impatience visible.

Le plumet rouge prit un air étonné, puis il lança un nouveau regard à la maison mystérieuse.

On eût pu voir alors le plumet blanc faire un pas pour franchir le Rubicon, mais le plumet rouge s'était déjà éloigné: la marche en ligne inverse recommença.

Pendant cinq minutes, on eût pu croire qu'ils ne se rencontreraient qu'aux antipodes; mais bientôt, avec le même instinct et la même précision que la première fois, tous deux se retournèrent en même temps.

Comme deux nuages qui suivent sous des souffles contraires la même zone du ciel, et que l'on voit avancer l'un sur l'autre en déployant leurs flocons noirs, prudentes avant-gardes, les deux promeneurs arrivèrent cette fois en face l'un de l'autre, résolus à se marcher sur les pieds plutôt que de reculer d'un pas.

Plus impatient sans doute que celui qui venait à sa rencontre, le plumet blanc, au lieu de demeurer, comme il avait fait jusque-là, sur la limite du ruisseau, enjamba ledit ruisseau et fit reculer son adversaire, qui, ne se doutant pas de cette agression, et les bras pris sous son manteau, faillit perdre l'équilibre.

– Ah ça! monsieur, dit ce dernier, êtes-vous fou, ou avez-vous l'intention de m'insulter?

– Monsieur, j'ai l'intention de vous faire comprendre que vous me gênez fort; il m'avait même semblé que, sans que j'eusse besoin de vous le dire, vous vous en étiez aperçu.

– Pas le moins du monde, monsieur, car j'ai pour système de ne voir jamais ce que je ne veux pas voir.

– Il y a cependant certaines choses qui attireraient vos regards, je l'espère, si on les faisait briller à vos yeux.

Et joignant le mouvement à la parole, le jeune homme au plumet blanc se débarrassa de sa cape et tira son épée qui étincela sous un rayon de la lune glissant en ce moment entre deux nuages.

Le plumet rouge resta immobile.

– On dirait, monsieur, répliqua-t-il en haussant les épaules, que vous n'avez jamais mis une lame hors du fourreau, tant vous vous hâtez de la faire sortir contre quelqu'un qui ne se défend pas.

– Non, mais qui se défendra, je l'espère.

Le plumet rouge sourit avec une tranquillité qui doubla l'irritation de son adversaire.

– Pourquoi cela? et quel droit avez-vous de m'empêcher de me promener dans la rue?

– Pourquoi vous y promenez-vous, dans cette rue?

– Parbleu, la belle demande! parce que cela me plaît.

– Ah! cela vous plaît.

– Sans doute; vous vous y promenez bien, vous! avez-vous licence du roi de fouler seul le pavé de la rue de Bussy?

– Que j'aie licence ou non, peu importe.

– Vous vous trompez; il importe beaucoup, au contraire; je suis fidèle sujet de Sa Majesté, et ne voudrais point lui désobéir.

– Ah! vous raillez, je crois!

– Quand cela serait? vous menacez bien, vous!

– Ciel et terre! Je vous dis que vous me gênez, monsieur, et que si vous ne vous éloignez point de bonne volonté, je saurai bien, moi, vous éloigner de force.

– Oh! oh! monsieur, c'est ce qu'il faudra voir.

– Eh! morbleu! c'est ce que je vous dis depuis une heure, voyons.

– Monsieur, j'ai particulièrement affaire dans ce quartier-ci. Vous voilà donc prévenu. Maintenant, si c'est chez vous un absolu désir, j'échangerai volontiers une passe d'épée; mais je ne m'éloignerai pas.

– Monsieur, dit le plumet blanc en faisant siffler son épée et en rassemblant ses deux pieds, comme un homme qui s'apprête à tomber en garde, je me nomme le comte Henri du Bouchage, je suis frère de M. le duc de Joyeuse; une dernière fois, vous plaît-il de me céder le pas et de vous retirer?

– Monsieur, répondit le plumet rouge, je me nomme le vicomte Ernauton de Carmainges; vous ne me gênez pas du tout, et je ne trouve aucunement mauvais que vous demeuriez.

Du Bouchage réfléchit un instant, et remit son épée au fourreau.

– Excusez-moi, monsieur, dit-il, je suis à moitié fou, étant amoureux.

– Et moi aussi, je suis amoureux, répondit Ernauton, mais je ne me crois aucunement fou pour cela.

Henri pâlit.

– Vous êtes amoureux?

– Oui, monsieur.

– Et vous l'avouez?

– Depuis quand est-ce un crime?

– Mais amoureux dans cette rue.

– Pour le moment, oui.

– Au nom du ciel, monsieur, dites-moi qui vous aimez?

– Ah! monsieur du Bouchage, vous n'avez point réfléchi à ce que vous me demandez; vous savez bien qu'un gentilhomme ne peut révéler un secret dont il n'a que la moitié.

– C'est vrai; pardon, monsieur de Carmainges; mais c'est qu'en vérité, nul n'est aussi malheureux que moi sous le ciel.

Il y avait tant de vraie douleur et de désespoir éloquent dans ces quatre mots prononcés par le jeune homme, qu'Ernauton en fut profondément touché.

– O mon Dieu! je comprends, dit-il, vous craignez que nous ne soyons rivaux.

– Je le crains.

– Hum! fit Ernauton. Eh bien! monsieur, je vais être franc.

Joyeuse pâlit et passa sa main sur son front.

– Moi, continua Ernauton, j'ai un rendez-vous.

– Vous avez un rendez-vous?

– Oui, en bonne forme!

– Dans cette rue?

– Dans cette rue.

– Écrit?

– Oui, d'une fort jolie écriture même.

– De femme?

– Non, d'homme.

– D'homme! que voulez-vous dire?

– Mais pas autre chose que ce que je dis. J'ai un rendez-vous avec une femme, d'une assez jolie écriture d'homme; ce n'est pas précisément aussi mystérieux, mais c'est plus élégant; on a un secrétaire, à ce qu'il paraît.